Chronique de Mustapha Jmahri : Les Benaïm à Caracas, une famille juive profondément marocaine

Marocaine de confession juive, Simy Benaïm est née à Tanger dans les débuts des années 1940. Depuis 1957, après son mariage, elle vit au Venezuela, où elle a exercé en tant que traductrice puis responsable dans une entreprise industrielle. A notre demande Simy a bien voulu évoquer l’histoire de sa famille et son héritage marocain qu’elle est fière de transmettre à ses enfants. Ce récit, rédigé en commun, est le fruit de plusieurs échanges de mails. Témoignage :

Je viens d’une famille marocaine, très modeste, appelée Benaïm. Mon père Shao Benaïm Lancry, né en 1910, était tangérois, fonctionnaire des PTT. Ma mère, Sara Benaïm née à Tétouan, originaire de Chefchaouen, avait été institutrice à l’Alliance israélite de Tétouan mais n’avait plus travaillé après son mariage. Nous vécûmes, d’abord, rue des Chrétiens, en location, n’ayant jamais eu de propriétés au Maroc. Ma grand-mère habitait à oued-Jardan où nous sommes nés, mes frères et moi. Ma mère n’a jamais voulu accoucher à l’hôpital, elle a toujours préféré accoucher chez sa belle-mère, avec l’assistance du Dr. Many et de la sage-femme Mme Estrella. Par la suite, nous avons habité à la montée de la Kasbah, puis boulevard Pasteur. Nous eûmes, toujours, d’excellents voisins : juifs, musulmans et chrétiens.

D’après les souvenirs de famille, mon arrière-grand-mère avait soigné et guéri le fils d’un gouverneur de Tétouan, où elle habitait. On lui avait demandé ce qu’elle voulait comme récompense, et, modestement, elle avait demandé qu’on la laisse vivre sans payer de loyer dans un modeste logis, appartenant aux Habous (biens de mainmorte), qu’elle occupait. Ainsi, dans ma jeunesse, quand on me demandait de quelle famille j’étais, je disais « je suis la petite-fille d’Esther celle de Holy ». Holy étant la plus connue de la famille.

Pour ma scolarité, j’ai fait le primaire à l’école israélite de jeunes filles de Tanger, puis des études commerciales au Lycée Regnault et le baccalauréat au Lycée Saint-Aulaire dans la même ville du Détroit. 

Mon futur mari Isaias Benaïm Erruas, arrière-cousin de ma mère, était venu du Venezuela au Maroc pour chercher sa grand-mère, qui y vivait seule, en 1956. Nous nous sommes rencontrés dans le cadre familial, et nous sommes tombés amoureux. Né à Caucagua en 1924, il était expert-comptable. Quand il a rejoint son travail, nous avons établi une relation par correspondance, et nous nous sommes mariés civilement par procuration en 1957. C’était alors un an après l’indépendance du Maroc. Je suis partie au Venezuela en 1958, et nous nous sommes mariés religieusement à Caracas. Notre ménage a très bien marché, nous avons eu trois enfants. Malheureusement, mon mari est décédé d’un infarctus en 1987. 

En arrivant au Venezuela, j’ai fait établir les équivalences de mes diplômes et réussi l’examen de traductrice légale français-espagnol. J’ai travaillé pendant plus de trente ans aux bureaux de Saint-Gobain à Caracas, comme Directrice d’importations (la représentation a des usines de fabrication de tuyaux, etc…). 

Mon beau-père, juif marocain, né à Chefchaouen, a émigré au Venezuela au XIXème siècle, vers 1890, où il s’est installé à Caucagua, à l’Est du Venezuela. Dans cette zone cacaotière il a vécu le restant de sa vie. C’est là que sont nés tous ses enfants. Il s’est occupé du cacao : il en avait planté un petit lot. Mais, après sa mort, son terrain fut spolié par des cacaotiers voisins : aucun de ses descendants n’étant agriculteur.

Ma belle-mère, juive marocaine, née à Melilla, a vécu toute son existence à Tétouan où elle fut institutrice de primaire à l’école de l’Alliance israélite. Quand elle s’est mariée et qu’elle est venue vivre avec son mari à Caucagua, elle y fonda, en 1939, la première école de filles de la région. Nous gardons deux lettres de remerciements du ministère de l’Education vénézuélien.

Il existe une association israélite au Venezuela, la plupart de ses membres étant d’origine marocaine, mais de deuxième, troisième et quatrième génération. Beaucoup de personnes, parmi la communauté, sont parties à l’étranger : notamment en Europe et aux Etats-Unis. Depuis la fermeture du Consulat marocain, il y a quelques années, il n’y a presque plus de Marocains musulmans au Venezuela. La plupart des musulmans du Venezuela sont d’origine syrienne ou libanaise.

Au Maroc, j’ai beaucoup d’amies dont mon amie Rabia B. qui habite Rabat. Je connaissais bien toute sa famille, et ensuite son mari, le talentueux écrivain Ali Mounir Alaoui, ainsi que feu Hassan Lukash et son épouse. A Casablanca vit encore mon camarade de classe au Lycée Regnault à Tanger, Si Jamal-Eddine Bouamrani, figure connue dans cette ville.

Je suis allée au Maroc plusieurs fois, notamment en 2010 où j’ai visité El Jadida et Casablanca, puis en 2013, Tanger, à l’occasion du centenaire du Lycée Regnault. Je reste profondément attachée à mon pays dont je garde fièrement le passeport.

 Légende photo envoyée par Simy Benaïm : Photo de famille en 1919. Debout : mon père, Shao Benaïm, enfant, à côté de son père (moustachu) et son oncle. Assises : au milieu, mon arrière-grand-mère Holy (guérisseuse célèbre), ma grand-mère Esther Lancry (guérisseuse, avec un bébé sur les genoux) et sa fille aînée, Estrella. A gauche, la sœur de ma grand-mère, la tante Mazaltov, avec son fils, et derrière eux, son mari.

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