Chronique de Mustapha Jmahri : El Jadida aurait dû devenir le premier port du Maroc…Discussion avec Laila Maziane

Dans la rubrique « L’invité du mois » du mensuel Zamane, de janvier 2022, la professeure Laila Maziane a accordé un entretien au dit magazine. Cet entretien a porté notamment sur l’histoire maritime du Maroc et sur les recherches menées dans ce domaine par cette universitaire auteure d’une thèse sur « Salé et ses corsaires 1666-1727. Un port de course marocain au XVIIème siècle ». Laila Maziane a pu réaliser son travail et d’autres recherches similaires après consultation de la documentation appropriée en France, Espagne, Italie, Portugal et Hollande. Elle souligne avec justesse, mais aussi avec un pincement au cœur, que « notre histoire repose paisiblement à travers des milliers de mètres d’archives disséminées dans toute l’Europe ». D’où la nécessité et l’importance des travaux de terrain.

A sa réponse à une question sur l’histoire maritime de Casablanca, Laila Maziane souligne que le général Hubert Lyautey a diligenté une enquête afin de déterminer l’emplacement du site où devait se concentrer quasiment toute l’activité portuaire du Maroc. Elle précise « Après avoir écarté Agadir et Tanger, le Directeur Général des travaux publics, Gaston Delure a proposé le site de Casablanca ». Travaillant sur l’histoire contemporaine d’El Jadida-Mazagan depuis une trentaine d’années et auteur d’un livre « Le port d’El Jadida, une histoire méconnue, 2008 », j’ai toujours lu que le site écarté était Mazagan-El Jadida. Les discussions sur le choix du port opposaient seulement Casablanca et Mazagan et non d’autres villes. Je n’ai jamais eu l’occasion d’avoir entre les mains un document qui signalait d’autres ports atlantiques. D’autant plus que Tanger ne pouvait être envisagé compte tenu de son statut spécial. Car en effet, le port de Mazagan a connu une grande activité portuaire et commerciale entre la fin du XIXème et les débuts du XXème siècles.

Il est vrai que le Protectorat a chargé une commission d’étudier la côte marocaine et d’y choisir l’emplacement idéal pour la construction d’un grand port. Les marins consultés, pour la circonstance, proposèrent El Jadida pour abriter ce futur port. Ils concluaient à l’impossibilité pratique de faire un grand port de commerce à Casablanca où la houle avait déferlé sans relâche justement durant l’hiver 1912-13. Les autres consultations furent également favorables à l’édification d’un grand port à El Jadida non seulement eu égard aux avantages naturels de la baie mais aussi pour la richesse du grenier doukkali et sa liaison facile par voie terrestre avec Marrakech et Fès. L’ingénieur Jean Rouch (in Le Maroc maritime) estimait qu’un grand port à El Jadida serait construit à beaucoup moins de frais qu’à Casablanca.

Christian Feucher dans son ouvrage « Mazagan 1514-1956 » écrit que Lyautey devait choisir entre Mazagan et Casablanca et finalement il décida la création d’un grand port moderne à Casablanca et des ports secondaires à Safi, Mazagan, Rabat et Kenitra. Cet auteur d’ailleurs persiste (courriel du 17 janvier 2022) à penser que Tanger n’a pas dû être sérieusement envisagé compte tenu de son statut international, affirmé dès l’accord de 1904 et précisé ensuite dans le traité de Protectorat puis en 1923.

D’autres arguments soutenaient la candidature mazaganaise : concentration à El Jadida des liaisons maritimes entre le nord et le sud, priorité de desserte d’El Jadida par les navires venant d’Europe, bonne liaison terrestre avec Marrakech, facilités douanières et commodité d’accès à l’enceinte portuaire. Malgré ces atouts, Mazagan ne sera pas retenue car d’autres éléments interviendront en faveur de Casablanca. Selon Jean Celerier (in Le Maroc, 1931), le débarquement des troupes françaises à Casablanca et dans une certaine mesure la spéculation immobilière avaient pesé dans la prise de la décision finale.

Ce problème de spéculation est bien réel et ne concerne pas seulement Casablanca mais aussi El Jadida. En 2014, dans mon livre « El Jadida, destins croisés 1900-1960 », j’ai publié un témoignage sur la vie du mazaganais Raïs Pedro, shipchandler britannique, qui vivait à El Jadida au XIXème siècle. Selon ce témoignage « logiquement c’est Mazagan qui aurait dû devenir le grand port du Maroc. Cependant il n’en a rien été à cause de la cupidité et du chantage des notables européens et juifs qui possédaient la plupart des terrains en bordure de la rade, depuis les remparts portugais jusqu’à l’emplacement qui deviendra, plus tard, le cimetière européen sur la route de Casablanca ». L’administration du Protectorat ouvrit même des négociations avec ces notables mazaganais Italiens, Espagnols ou Gibraltariens, mais en vain, car selon ce même témoignage, « ils furent si gourmands dans leurs exigences que Lyautey, inversible à leur chantage, interrompit les tractations engagées et décida de créer un port à Casablanca ».

Mazagan-El Jadida se contenta depuis lors d’un port régional.

jmahrim@yahoo.fr

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