Ahmed Raissouni, chérif des Jbalas: Héros ou brigand?

raissouni

Par: Ismaël H

Les historiens qui se sont penchés sur le cas d’Ahmed Raissouni, ne se sont toujours pas mis d’accord sur la catégorie dans laquelle il convient de le classer, et ce presque un siècle après son décès. L’homme natif de Zinat dans la région de Tétouan dans les années 1860 était-il un bandit des grands chemins ou un héros nationaliste qui aurait décidé de servir à sa manière les intérêts de son pays, et les siens au passage ? En tout cas, il ne laissait personne indifférent. On l’aimait ou on le détestait. Retour sur le destin d’un personnage hors du commun.

Chérif des Jbalas, Moulay Ahmed Ben Mohammed Ben Abdallah Raissouni était le fils d’un caïd de renom. Au début, il a essayé de suivre les pas de son père pour maintenir la tradition familiale voulant que les Raissouni soient des notables ou des représentants de premier ordre du Makhzen. Mais son caractère rebelle a tôt fait de s’affirmer au point de lui faire emprunter une voie aux antipodes de celle à laquelle il était prédestiné. Ahmed Raissouni a décidé de devenir délinquant spécialisé dans le vol du cheptel bovin et ovin, suscitant l’ire de son père et des autorités. A ses débuts en tant que brigand, il devait son salut à son cousin Moulay Seddiq Raissouni qui servait d’interlocuteur auprès des autorités pour régler à l’amiable les écarts de conduite d’Ahmed. Ce dernier, homme à femmes invétéré, était par ailleurs conscient de sa prestance et de sa belle apparence physique, d’où le surnom d’Aigle de Zanit , en référence à son village natal dans le pays des Jbala.

Arrestation de l’Aigle de Zanit

Le véritable tournant dans la vie d’Ahmed Raissouni a été sa mise en état d’arrestation par le Pacha de Tanger Abderrahmane Abdel Sadouq qui n’était autre que son cousin et son frère de lait. On raconte que cette arrestation s’est opérée à l’instigation du Sultan Moulay El Hassan 1er en personne, exaspéré par les nombreuses plaintes déposées contre l’Aigle de Zanit. Cette première incarcération intervenue à une époque où le Maroc était particulièrement instable et en proie aux convoitises des puissances occidentales, n’a fait qu’endurcir au plus haut point Ahmed Raissouni. Et c’est probablement à partir de là que l’homme décide de changer son fusil d’épaule et de tourner certaines de ses actions contre les autorités pour manifester son opposition aux nombreux dysfonctionnements qui rongeaient son pays.

Il faut dire que son incarcération a été rendue possible par la plus basse des traîtrises. Invité à diner par son cousin Pacha de Tanger, il fut d’emblée mis en état d’arrestation et envoyé à Mogador purger sa peine de quatre ans d’emprisonnement. Enchaîné comme un esclave, on lui permit toutefois d’entrer en contact avec certains de ses amis qui prenaient le soin de pourvoir à ses besoins en denrées de première nécessité, sans quoi, Ahmed Raissouni aurait pu mourir d’inanition.

Libéré suite à une grâce accordée par le nouveau Sultan Abdulaziz en guise de geste de bonne volonté, Raissouni reprit ses activités de plus belle mais procéda à quelques réglages au niveau de son modus operandi. On raconte qu’il vivait mal les concessions humiliantes faites aux puissances occidentales par le nouveau sultan, la situation de chaos dans lequel était plongé le Maroc et la corruption qui sévissait à tous les niveaux. Ce qui a fait dire à l’historien Omar Mounir que Raissouni était un « bandit dans un pays contrôlé par des bandits – Omar Mounir: Raissouni, Le Magnifique. Rabat : Marsam, 2012.

A deux doigts d’une guerre maroco-américaine !

A partir de sa libération, Raissouni décida d’enlever certains émissaires étrangers dans le but de réclamer des rançons, occasionnant au passage de sérieux incidents diplomatiques au Maroc. Première victime de Raissouni, Walter Harris, un anglais qu’il connaissait déjà, mais contrairement à la plupart de ses victimes, il n’exigea pas d’argent pour lui mais la libération de ses compagnons en prison. Ce qui fut fait dans les trois semaines. Mais s’il lui arrivait de s’en prendre à des ressortissants étrangers, ses principales cibles étaient surtout les figures du Makhzen envers lesquelles il se montrait beaucoup plus cruel.

Au fur et à mesure que ses actions se multipliaient, Raissouni devenait une figure de légende, s’entourant d’un noyau de fidèles compagnons disposés à se sacrifier pour leur chef. Avec la petite fortune amassée à coups de rançons, de pillage et même de piraterie – il avait à ce titre une petite flotte -, il revoyait sans cesse à la hausse ses objectifs, ce qui l’amena à organiser le coup fumant de sa vie qui a bien failli être à l’origine d’une guerre frontale entre le Maroc et les Etats-Unis !!!

Ainsi, le 18 mai 1904, le citoyen américain Ion Perdicaris et son beau fils Varley furent enlevés par Raissouni et ses hommes. Outre une rançon de 70 000$, somme colossale à l’époque, l’homme de Zanit assortit cette rançon d’une série de conditions qui équivalaient à une déclaration de guerre au Sultan, en plus de susciter au plus haut point l’ire des Américains. Que demandait au juste Raissouni ? La libération de tous ses compagnons qui croupissaient dans les geôles du pays, la destitution du Pacha de Tanger, le retrait de Tanger de l’armée du Sultan et son renvoi à Fès. En outre, il a exigé qu’Américains et Anglais agissent en tant que garants de la mise en application de ces conditions.

L’ancien président des Etats-Unis Théodore Roosevelt n’entendait pas à rire. Candidat à sa propre réélection, il décida de récupérer politiquement cet incident en envoyant quatre navires de guerre au large des côtes de Tanger…pour forcer le Sultan Abdelaziz à accepter les conditions de Raissouni !!! Ce qui fut fait. En plus, il a été nommé Pacha de Tanger et gouverneur du pays des Jebala et tous ses compagnons ont été libérés. De quoi se construire une sacrée légende !

Raissouni fut encore une fois déclaré hors la loi deux ans plus tard par les autorités devant la cruauté manifestée par le nouveau Pacha envers ses administrés et démis de ses fonctions. Il pouvait donc reprendre « librement » ses activités, en commençant par enlever Harry McLean , officier de l’armée britannique au service du Sultan. Encore une fois, Raissouni a fini par obtenir gain de cause puisque la libération de l’officier anglais lui a rapporté la somme rondelette de 20 000 Livres Sterling.

Défaite contre Abdelkrim

Après la destitution de Moulay Abdelaziz il rentra brièvement dans les grâces du Makhzen sous Moulay Abdelhafid, récupérant son titre de Pacha de Tanger. Mais dès 1912, année de l’entrée de vigueur du Protectorat, les Espagnols exigèrent et obtinrent sa destitution. Par la suite, les cours des événements se sont accélérés et de 1913 à 1921, Raissouni mena une sanglante guerre de guérillas contre les troupes espagnoles, à l’effet aussi traumatisant que celui laissé par les raids d’Abdelkrim. Finalement, l’homme de Zanit, se soumit en septembre 1922 aux Espagnols et c’est sous leur bannière qu’il mena la guerre du Rif contre Abdelkrim. On raconte, sans preuve tangible toutefois que Raissouni aurait péri au combat en 1925, affaibli et abandonné par les siens. Tel a été le destin d’un homme qui a donné bien du fil à retordre aux autorités de son pays, aux ressortissants étrangers, au protectorat espagnol et même aux hommes d’Abdelkrim

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