Par Bouthaina Azami

« Femmes au purgatoire ». Le dernier livre de Souad Mekkaoui. Etrangement, j’allais dire « film ». Peut-être est-ce le bon terme. Tant cette voie, cette voix creusée dans la nuit de la page blanche est d’images prenantes.

«Dur de se réveiller, un matin, et de se rendre compte que sa vie n’avait été qu’un mensonge… un mirage, un simulacre de vie, une parenthèse qui se ferme pour toujours… Elle remit la clé au concierge qui ne put retenir quelques larmes, à la vue de cette pauvre jeune femme dont la vie venait d’être fracassée, rasée. Elle marchait dans la rue, semblable à un zombie traînant de lourds boulets aux pieds. Elle voulait partir, fuir, abandonnant derrière elle le gâchis de sa vie. Ses pensées lui paraissaient aussi troubles, aussi grises, aussi embrouillées que les lourdes nuées qui parcouraient le ciel. Elle revoyait pêle-mêle les scènes des derniers jours, convaincue qu’elle n’était pas faite pour le bonheur. En effet, la pagaille imposait sa loi dans sa vie qui s’étendait devant elle, froide et lugubre… Jamais plus, elle ne serait la même femme. Jamais plus, elle ne serait mère… La douleur était béante en elle, odieuse et torturante, et c’était très dur à vivre. Sa vie tout entière lui semblait dépourvue de sens. Rien n’avait plus d’importance, tout était dérisoire devant l’ampleur de ce qu’elle vivait. Il ne lui restait rien, que le sentiment douloureux de son échec cuisant. Elle avait été constamment obsédée par un étrange sentiment d’impuissance comme si elle était livrée, sans défense, aux coups du sort. Elle voulait disparaître, se sauver, abandonnant derrière elle tant d’illusions et de désillusions. Elle avait l’impression de marcher dans un épais brouillard, toute une histoire avait évacué les lieux. Toute une vie s’éteignait comme saccagée par le souffle furieux d’un ouragan qui fit voler les feuilles qui s’envolèrent loin, très loin pour s’éparpiller tout comme sa vie. Au fur et à mesure qu’elle s’éloignait, elle avait l’impression que son cœur criait au soupir du temps, que son âme sanglotait à l’adieu de sa vie et à la décomposition de ses souvenirs. Le mirage de sa vie tirait sa révérence au malheur et au chagrin. Tout basculait dans l’éternité…»

Souad Mekkaoui, Femmes au purgatoire (La Croisée des chemins)

Elle est aussi lumineuse que ses écrits sont déchirants. Plus que cela, déchirés. Elle est aussi lumineuse que ses écrits sont de lumières volées, d’éclipses assassines. Dans le rêve, l’espoir, demain assassinés. Elle est aussi lumineuse que ses écrits qui, malgré les nuits dans lesquelles ils nous font basculer, ne nous parlent jamais que d’amour. Blessé, trahi, abîmé, crevé. Mais d’amour. Car il n’est finalement jamais question que d’amour, même et surtout dans la retraversée de ces destins brisés. Destins brisés de femmes. Et nous basculons dans le précipice des sens dans lesquels elle a planté sa plume. Comme un cri. Frappé sourd dans la chair. Dans la nuit de la chair. Implosion.

Elle est aussi belle et vraie que ses mots. Des mots charriant silhouettes de femmes. Voûtées sous le poids de trop de cris étranglés. Et Souad Mekkaoui qui se fait le portefaix de l’ineffable, creusant dans la page blanche la voie à la parole, ou au silence, meurtris. Traînant les racines déchiquetées de femmes blessées et errantes.

Elle est lumineuse. Elle est femme hurlant des tréfonds de ses veines les silences poignants de femmes qui croulent sous trop de traîtrises des temps. Croulent sous leur propre vie, endeuillées de leur propre vie. Mais femmes fortes, malgré tout. «Réussiront-elles à s’extirper du royaume d’Hadès?». Elles s’en sont déjà extirpées, car une femme leur a donné voie, leur a donné voix.

 

http://eljadidascoop.com/wp-content/uploads/2015/01/femmes-au-purgatoire.jpghttp://eljadidascoop.com/wp-content/uploads/2015/01/femmes-au-purgatoire-150x150.jpgadminsArt & CulturePar Bouthaina Azami 'Femmes au purgatoire'. Le dernier livre de Souad Mekkaoui. Etrangement, j'allais dire 'film'. Peut-être est-ce le bon terme. Tant cette voie, cette voix creusée dans la nuit de la page blanche est d'images prenantes. «Dur de se réveiller, un matin, et de se rendre compte que sa vie...Source de L'information Fiable